Joël Morlet

prêtre et enseignant de sociologie, spécialiste du monde rural

“ Nous sommes dans une société où bien des problèmes progresseraient vers une solution si nous gardions le souci de l’écoute, du respect et du dialogue ”

qu’est ce que les groupes de parole apportent aux agriculteurs ?

Pour les agriculteurs en difficulté, le risque est le repli sur soi, le mutisme sur la réalité qu’ils sont en train de vivre, une destruction intérieure. Nous le savons : cela peut quelquefois conduire jusqu’au suicide. Il s’agit donc de reprendre la main sur la vie, de ne pas en rester au non-dit ; en parler permet d’expliquer, d’analyser toutes les dimensions du problème qu’ils sont en train de vivre, de prendre un peu de distance, d’envisager des alternatives. La plupart du temps le problème n’est pas qu’économique et technique, il est aussi personnel, familial…

Pour parler, il faut un interlocuteur. Il n’est pas aisé lorsqu’on ne va pas bien de se livrer face à des techniciens, des agriculteurs qui vont bien, des personnes trop extérieures. D’où l’idée de faire se rencontrer des agriculteurs en difficulté. Pas d’abord autour d’une table mais plutôt d’aller sur l’exploitation de l’un d’eux qui présente sa situation. Etre agriculteur est une aventure professionnelle et personnelle qu’il nous raconte avec ses espoirs et ses difficultés. Au fur et à mesure les autres agriculteurs partagent leurs propres aventures. Les remarques échangées sont mieux acceptées parce que chacun sait que l’autre affronte lui aussi des épreuves qu’il a beaucoup de mal à surmonter.

Mon rôle dans cette affaire, celui d’animateur, n’est pas de donner mon avis ou de fournir un diagnostic mais de faciliter cet échange entre eux. Simplement, à coté du négatif, j’incite à en dire plus lorsqu’ils parlent des espoirs, des personnes de confiance, de ce qui peut donner des objectifs.

Je suis surpris après quelques séances de voir que cet échange se passe assez simplement et naturellement. Et les retours sont positifs ; pendant ce moment ils ne se sont plus sentis seuls.

Mais il faut être réaliste : c’est limité et il se peut que ça ne se passe pas bien.

Pour moi, ces groupes peuvent être une première étape qui permette de se remettre en confiance pour reprendre l’examen de leur situation de manière réaliste, de suivre une formation,…

qu’est ce qui vous incite à vous investir auprès de ce public ?

Comme personne humaine et, bien sûr, comme prêtre, je suis très sensible à tout ce qui est humain, à tout ce qui touche à la personne humaine et particulièrement à ses souffrances. Aussi quand en raison des liens que j’ai avec beaucoup de responsables agricoles il m’a été demandé de participer à la mise en place de groupes d’échanges, j’ai accepté. Je ne pensais pas être particulièrement le mieux en capacité de faire cela mais ils ont pensé le contraire… Personnellement, je me réjouis de ce qui s’est déjà vécu et je suis prêt à continuer. Je veux aussi dire que ce sont des moments très enrichissants, y compris pour moi, par le dialogue humain qui s’instaure. Nous sommes dans une société où bien des problèmes progresseraient vers une solution si nous gardions le souci de l’écoute, du respect et du dialogue.

quelle est votre vision de l’agriculture dans la Marne ?

Quelle question ! Je peux écrire des pages ou ne dire que quelques généralités. La Marne a connu un formidable développement mais fait face comme pour toute l’agriculture en France à une période de fort changement due aux évolutions techniques, à la mondialisation, aux incertitudes politiques française et européenne, aux attentes sociétales. Une autre donnée est aussi la diversification des choix que font les agriculteurs sur leurs exploitations ; cela donne des intérêts différents. Chacun cherche une voie de réussite mais la situation actuelle est stressante car les perspectives sont incertaines.

Pour ce qui est de ceux qui se retrouvent en difficulté, les causes sont très variées (techniques, économiques, familiales, personnelles), l’une entrainant souvent l’autre et, pour ce que j’en sais, cela touche une diversité d’exploitations.

Toutefois je pense qu’il est important pour tous de continuer de travailler ensemble, c’est comme cela que s’inventera un avenir satisfaisant. Peut-être pas comme lorsque toutes les exploitations se ressemblaient mais en mettant en commun des moyens, en pensant des complémentarités, en innovant ensemble à différents niveaux. Le risque est un agrandissement sans limite basé sur l’individualisme. Je ne pense pas que notre pays a besoin de ce type d’agriculture.

 

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